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Loft Story contre Big Brother
par Thibaud Hulin D’où vient Loft Story ? La question des origines est honteusement occultée par les médias, décidément plus soucieux d’audience que d’analyse pertinente. Or, il s’agit ici d’un secret français. Lorsque les 14 autres pays qui nous ont précédé intitulent l’émission «Big Brother», ils assument le versant critique de l’émission, sa partie énigmatique. Nous, en France, nous en nions l’histoire, refoulant la véritable analyse au profit de « caquetages » (appelons un chat un chat) qui ne sont que des pré-textes à un nouvel audimat [1] . Au lieu de s’énerver ou de s’exciter avant de réfléchir, pourquoi ne pas se positionner après avoir réfléchi ?! Loft Story tire son origine de l’émission néerlandaise Big Brother, qui est une référence directe au très beau livre de Georges Orwell, “1984”. Il y a 53 ans, ce journaliste anglais désabusé par les discours des intellectuels dogmatiques de son époque, renversait les deux derniers chiffres de l’année, et écrivait une dystopie [2] aujourd’hui mythique. Or, comme tous les mythes, le «on dit» finit par briser toute mémoire, en transformant une vérité indéfectible en une «mythomanie»! Souvenez-vous. De 1948 à 1984, ce roman n’est pas un livre de S.F.! Mais un miroir du présent, un aperçu de l’envers de la médaille! C’est l’origine véritable de l’émission à succès de M6. Relisons Orwell; voici une évocation rapide des thèmes qui parcourent Loft Story depuis son origine. Mais qui est donc Big Brother ?! Personne. C’est-à-dire, il n’est que l’incarnation du totalitarisme extrême qui domine 1984 (dont le film Brazil de Terry Gilliam, s’inspire avec profit). « Big Brother is watching you ! », sous un visage au regard perçant et au doigt pointé vers celui qui le regarde, telle est l’image dominante du monde orwellien. Il est le symbole d’un pouvoir maximum, devant lequel l’individu doit s’incliner à l’avantage d’une société hiérarchisée. Big Brother ordonne, contrôle les sentiments, les gestes et affections de chacun, il domine et s’empare des consciences, et là est le génie d’Orwell, qui en fait la démonstration en s’emparant de la conscience du lecteur lui-même. Personne n’a d’intimité parce que Big Brother vous surveille, et veille sur votre conscience et votre morale. Son regard vous force à le regarder, il remplit tout votre esprit, il ne tolère d’amour que pour Lui. L’erreur des journalistes contemporains qui critiquent Loft Story est de croire que Loft Story est immoral, parce que c’est du voyeurisme. Pas du tout ! Tout faux, je le montre en deux points : Les personnages du Loft sont des stars, c’est-à-dire des modèles : ce sont eux qui définissent la norme de ce que nous devons être : faire de la muscu, être dynamique, sexy et sympa, etc. Ils incarnent des valeurs, ils représentent la morale montante et soutenue par les médias qui ne peuvent s’empêcher de parler d’autre chose. Voyeurisme dites-vous. Alors, pourquoi les Web Cams d’Internet ont-elles un succès immensément faible par rapport à l’émission T.V. ?!! Non, non, il y a autre chose. Et cela, nous le trouvons dans Orwell et son « télécran ». Le télécran est l’œil impersonnel de Big Brother ; non seulement il diffuse la propagande du pouvoir en place, mais il surveille le citoyen, jusque dans son sommeil (le télécran ne s’éteint jamais). Mais à qui croyez-vous que pensent les acteurs de Loft, que croyez-vous donc qui les obsède derrière leurs affections les uns envers les autres ? Croyez-vous une seule seconde qu’ils oublient le spectateur ? Et qui donc obsède les réalisateurs de l’émission, qu’est-ce qui a été l’ultime objectif lors du casting très étudié des dirigeants de M6 ?! L’audimat, le spectateur à nouveau. On nous fait croire que c’est nous regardons les Loanna, Aziz et Jean-Edouard : c’est nous qu’ils regardent. Comme dans Big Brother, le droit de regard est une obligation, il occupe tout le champ de notre conscience, il nous force à regarder, et à s’incliner. Comme dans Big Brother, l’écran n’est qu’un démentit de la réalité : on nous parle de reality show, alors que les chefs d’antennes savent parfaitement ce que vont faire les personnages de M6, et dont, qui plus est, les gestes et attitudes sont sélectionnées pour l’émission du soir, au 1/24 ième. Derrière le véritable culte de la personnalité qui est attribué aux Stars, dont nous voulons tout savoir, et surtout ce qu’ils pensent, derrière ce que nos croyons en savoir, c’est-à-dire ce qu’ils nous en disent, il faut comprendre ce qu’ils veulent : et ce qu’ils peuvent faire de nous. Là encore, rien de tel qu’un retour aux sources pour éclairer la lanterne. Le regard, on l’a vu, est un instrument de pouvoir. L’impression de liberté donnée au téléspectateur par la possibilité qu’il a de parler à une boîte vocale, mobilise les langues et immobilise les esprits. C’est la loi du groupe. 9 millions de téléspectateurs : 5% seulement de la population française ; de quoi relativiser ce « tapage médiatique » !! Pourtant, si M6 a su s’emparer des autres médias, c’est bien qu’il a atteint son but : les Stars de l’émission imposent des modèles singuliers à imiter, et la loi de l’apparence extérieure prime désormais sur toute pensée, sur toute vie intérieure, sur tout sentiment intime ou personnel. La tentation du voyeurisme, qui est un sentiment humain, est donc utilisée en faveur des passionnants personnages de l’émission : nous nous identifions à eux dès lors qu’ils vivent des situations semblables aux le nôtre : étendre son linge, faire une soirée entre amis, s’engueuler, draguer, etc. etc. C’est l’idéal d’un bonheur conforme, rassurant, où l’on se sent heureux, enfin normal parce que normalisé. L’idéal, c’est nous-même : il n’y a plus d’idéal, il n’y a que la réalité du regard et de l’ouïe, les « on dit » et les pubs qui interrompent la question fatidique : mais vont-ils baiser ensemble ?!! Big Brother, incarnation du sur-moi collectif. Big Brother, qui met « en abîme » [3] le spectateur dans une société du spectacle ou les relations interpersonnelles sont niées. Où le crime par l’apparence est susceptible de punition par le groupe, proche de l’idéologie dominante (face crime). Où l’individu perd ses repères, son identité, son Moi entre un Sur-Moi dominant et le « ça » indicible. Où l’amour lui-même est nié, détruit par le pouvoir consommateur et la haine du pouvoir. Le « Monde » du Télécran, qui sélectionne et démentit la réalité, impose une aliénation collective. Il n’est pas un miroir : le miroir dit la vérité. Pas encore, en tout cas.
Biblio : - Brune François, « Sous le soleil de Big Brother - Précis sur 1984 à l’usage des années 2000 » ; - Kant Emmanuel, « Critique de la Raison pure » ; - Orwell Georges, « 1984 » ; - Un bon site « de réflexion » sur l’émission : http://loftscary.free.fr/ .
Aix-en-Provence, le 5 juin 2001
[1] Nous avons effectué une recherche avec les moteurs de Free, des journaux Le Monde, Libération, et sur des sites spécialisés sur le site (abstraction faite des forums). [2] Dystopie : contre-utopie. [3] La mise en abîme est un procédé littéraire et cinématographique. Une m ise en abîme connue : je rêve que je rêve que je rêve que je rêve…
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