Expressivité du système symbolique de Leibniz

 

 

G.W. Leibniz

 

Par Olivier Gamblin

 

 

                    

Présentation

 

Le problème qui sous-tendait cet essai (écrit il y a deux ans)  était celui de mettre en évidence le rapport étroit entre connaissance, langage et méthode, c’est à dire de montrer à quel  point et en particulier dans l’histoire des sciences, la création d’un système symbolique est un principe méthodique important de recherche, d’inventivité et de progrès.

En ce sens, il est intéressant de remarquer que dans l’œuvre de Leibniz, contrairement à Descartes chez qui le langage est une limite pour la connaissance, celui-ci, en tant que création de système linguistique, est coextensif au savoir, y participe et participe de lui ; il est ainsi partie intégrante d’une méthode qui cherche à investir la pluralité du réel.

La méthode leibnizienne n’est pas par conséquent figée : pour pouvoir exploiter ce foisonnement que représente la réalité, elle développe une dynamique inventive qui prend appui sur un nombre conséquent de domaines particuliers et les fait de surcroît progresser (le calcul infinitésimal par exemple), mais elle paraît surtout établir un pont entre la raison - faculté raisonnante - et l’imagination - faculté créatrice qui  envisage les possibles, anticipe le réel. L’estimation (des degrés de probabilité), la prévision (là où l’expérience fait encore défaut), seront, avec la communication et la simplification des échanges commerciaux en outre[1] , les objets du projet de Langue Nouvelle ou Universelle dont la méthode revêt la forme.

Il s’agit donc dans le cadre d’une publication sur un site de l’Internet prenant pour objet de réflexion le monde en tant qu’il est en train de se faire, en tant qu’il se projette -  un «  monde de demain » - de présenter ce texte qui à l’époque tentait de comprendre en somme comment chez Leibniz le désir d’une maîtrise symbolique du réel, autrement dit la volonté d’agir sur le monde par la faculté du langage, se met rationnellement en place et comment il peut s’articuler avec une conception philosophique, c’est à dire une métaphysique.

 

Mardi 27 mars 2001                 

 

 

                                    

 

 

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A Francis Porta,

 

 

 

 

 

Expressivité du système symbolique de Leibniz

 

 

 

Le projet de langue universelle ne fait pas l’objet chez Leibniz d’une approche équivalente à la conception cartésienne, mais se détermine par rapport à elle en en prenant justement le contre-pied. Le point de rupture capital s’établit en effet dans la relation entre la conception d’un système linguistique et d’une philosophie en général, particulièrement d’une théorie de la connaissance. Il y a semble-t-il deux tendances : l’une considérant la connaissance comme devant être pleinement achevée - condition sine qua non - fait de la langue une forme relative ou dérivée, l’autre, celle de Leibniz, considère un déploiement corrélatif en faisant de la langue une condition à priori et une promotion gnoséologique. Si pour Descartes, l’entreprise est irréalisable, Leibniz voit dans la langue universelle un idéal heuristique, un principe régulateur quasi pré-kantien si l’on peut dire (voir, M. Serres, Le système de Leibniz, page 549, Universalité technique de la caractéristique : le formel, PUF).

Il importe alors d’examiner de quelle façon se détermine cette réciprocité ou interdépendance entre connaissance du réel et constitution d’un symbolisme dans le projet leibnizien et d’en comprendre l’idéalité. Or, quand Leibniz parle de constituer une langue universelle, faut-il entendre la recherche par réduction d’une langue naturelle primitive et épurée au détriment de la variété des formes linguistiques dont on peut voir entre elles les ressemblances (Nouveaux essais sur l’entendement humain, livre III, chap.II, paragraphe 1 pages 217 à 221, GF, édition 1990) ? La pluralité des systèmes linguistiques serait pensée alors comme obstacle à la saisie ontologique du réel. Et si Leibniz voit dans la langue universelle une caractéristique, faut-il conclure que toute connaissance se réduit à des systèmes formels dénués de signification ? Il n’y aurait donc plus de lien avec le sensible, et plus particulièrement de rapport aux contenus perceptifs dans un système axiomatique arbitraire ; le privilège accordé aux vérités de raison l’emporterait sur les vérités de faits chez  Leibniz.

Aussi, c’est l’éclairage apporté par la compréhension d’une détermination réciproque entre finalement métaphysique et logique qui va permettre de mieux appréhender les contours encore confus émanant de ces problèmes soulevés.

Contrairement à Leibniz, il semblerait que la conception cartésienne du langage soit restée figée sous un rapport de causalité stricte entre rationalité et expressivité langagière ayant tendance à restreindre la possibilité d’une étude du signe.

Dans la cinquième partie du Discours de la méthode, 1637 (GF, page 79), Descartes s’intéresse à la question du langage mais ne cherche pas à en approfondir l’analyse puisque celle-ci s’insère dans la tâche qui consiste avant tout à établir la nature raisonnable de l’être humain. « Chose bien remarquable », le langage est une faculté qui mérite attention parce qu’elle témoigne de la rationalité humaine ; elle en est avec l’habileté à  s’adapter à la variété des circonstances (autre moyen servant à la fois à distinguer un homme naturel d’un artificiel et à connaître ce qui distingue l’homme et la bête), le signe tangible.

Aussi, le langage est pensé comme le produit de la rationalité : une séparation doit se faire entre le signe qui est effet et la chose signifiée qui est cause dans la conception cartésienne. La curiosité que suscite le langage doit être ainsi dépassée par la compréhension de ce rapport de causalité : la raison détermine cette faculté qui n’est qu’un moyen terme, un intermédiaire pour l’expression d’une pensée a priori à travers la constitution d’un discours adéquat ou « à                     propos ». Loin de s’intéresser aux règles de fonctionnement des formes de discours ou à la composition des paroles ou des signes, Descartes ne voit seulement dans le langage qu’une performance intrinsèque à développer différentes formes linguistiques selon les occurrences de l’action : « Les hommes qui, étant nés sourds et muets sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, ont coutume d’inventer d’eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre... » (page 80).

La réflexion cartésienne porte plus sur l’exigence intellectuelle d’expressivité de la pensée par le langage de manière consciente, que sur l’étude de cette capacité expressive. Il semble alors de ce fait que la fonction du langage à l’encontre de la connaissance apparaisse secondaire ou relative voire même dévalorisée. Toute connaissance dans la théorie cartésienne et en ce sens toute vérité consiste en une conception claire et distincte qui pour être doit se séparer de l’expression linguistique. Il s’agit pour l’entendement de saisir les natures simples par la force de l’intuition. La nécessité de l’évidence de ces réalités simples fait ressortir le caractère équivoque du langage. Ainsi, dans les Principes de la philosophie, au paragraphe 74, Descartes considère que l’attention portée au langage  plutôt qu’aux choses elles-mêmes est une forme d’erreur.

Il faut toujours maintenir distincts la chose et le mot qui la désigne, car l’erreur consiste justement dans la confusion entre la chose et son signe, tous les deux dissemblables, leur rapport étant arbitraire. Il y a donc une distinction entre l’être et le langage, entre le signifié et le signifiant, ainsi que l’exprime Le Monde ou le traité de la lumière, (chap. I, deuxième paragraphe) qui cherche à réfuter la ressemblance entre un phénomène physique et son aperception sensible.

Cependant, à l’équivocité et à la pluralité des formes langagières qui prêtent à confusion, Descartes semble mettre en avant la propriété pratique de l’écriture et essentiellement de la notation. Or, la recherche d’une notation abrégée dans l’algèbre cartésienne permettant le rapprochement du nombre arithmétique et de la quantité algébrique reste l’effet de la méthode : de l’exigence rationnelle du clair et distinct résulte l’utilisation des termes généraux (lettres ou chiffres) qui rendent possible le discernement des proportions et auxquels correspondent les nombres ou les figures géométriques complexes. Ainsi de même que la relation 2a3 exprime de manière épurée la relation entre plusieurs quantités tout en les maintenant distinctes et satisfait au critère de l’évidence, les relations de type a2, a3 etc..., répondent quant à elles à celui de l’ordre en tant que proportionnelles puisqu’elles partent d’une unité commune servant de mesure.

Dés lors, il est possible par l’abréviation que forment ces quantités symboliques, de faire l’économie comme dit Descartes d’un nombre conséquent de mots afin d’éviter la confusion et les erreurs, car il est surtout question, notamment dans la règle XVI des Règles pour la direction de l’esprit, de libérer la mémoire et l’imagination de la considération trop longue des dimensions et des figures, de leur expression dans le langage commun toujours susceptible de nous abuser (page 131, Vrin, traduction Sirven). La représentation symbolique ne reste finalement qu’un biais industrieux pour l’esprit qui cherche de façon ordonnée à simplifier, à rendre plus clair. Ce n’est pas le symbolisme qui impose l’ordre mais bien l’entendement qui est toujours en ce sens normatif chez Descartes.

A la conception cartésienne d’une méthode close sur elle-même fournissant éventuellement de manière unilatérale et limitative ses normes ou ses exigences pour une notation symbolique, Leibniz substitue celle d’une méthode susceptible de développement intrinsèque procédant par assemblage de points de vue, échantillonnages mathématiques etc.., comme il est possible de le voir dès le premier chapitre du Système de Leibniz de M. Serres (tome 2 page 397, PUF). Il y a moins un renversement qu’une mutation de la réflexion : l’évolution de la méthode, liée à ce croisement des disciplines, se fonde sur la capacité à déployer des formes symboliques nouvelles en même temps que sur l’explicitation des règles de fonctionnement ou opératoires. Car pour Leibniz : « La véritable méthode nous doit fournir un filum Ariadnes, c’est à dire un certain moyen sensible et grossier, qui conduise l’esprit comme sont les lignes tracées en géométrie et les formes des opérations qu’on prescrit aux apprentis en Arihmétique. » (Gerhardt, Die philosophischen schriften VII, page 22, nous soulignons). L’analyse nécessite une connaissance des liaisons formelles et pour cela demande une étude approfondie des diverses structures linguistiques, grammaticales ou syntaxiques, dont Leibniz est un précurseur, afin d’établir ce qu’il appelle une caractéristique .

L’idée d’une caractéristique comme système symbolique repose sur le thème cartésien d’une créativité intrinsèque au langage mais ne présuppose plus chez Leibniz une rationalité. Il s’agit bien d’une exigence de communication universelle (et donc rationnelle), visant à dépasser les inconvénients du langage naturel et notamment son équivocité par des signes univoques et des règles opératoires, comme le rappelle L. Couturat dans La logique de Leibniz (paragraphe 8, la Caractéristique), et en ce sens la caractéristique est un organon de la raison. Mais ce qui est avant tout recherché, c’est une inventivité, un perfectionnement de la pensée, une amélioration croissante des connaissances : « La connaissance de la langue s’avancera avec celle des choses et y servira beaucoup. » (Gerhardt, Die philosophischen schriften VII page 23). Toute connaissance apparaît donc corrélative à une extension du langage symbolique et à son universalité qui découle d’une analyse linguistique.

Cette corrélation et cet aspect d’inventivité prennent toute leur valeur  en algèbre et plus particulièrement en arithmétique notamment dans le rapport entre symbolisme et calcul infinitésimal. S’il n’y a pas d’accès intuitif à l’infini, il n’en reste pas moins que le symbole confère une réalité au concept. Désormais théoriquement pensable, l’infini dans tout son être  est exprimé par le signe. Alors que chez Descartes l’infini est indéfini, seul le mesurable étant objet de savoir, une connaissance grâce aux formes symboliques est possible chez Leibniz.

De cette expansion réciproque que forme la méthode leibnizienne découle une épistémologie spécifique. La science peut être assimilée à un processus d’approximation, dont le schéma résiderait dans la progression asymptotique. Cette idée se retrouve dans la lettre à Galloys  (Gerhardt, Die philosophischen schriften VII, page 23) : « Cependant on approchera au moins par cette voye, autant qu’il est possible ex datis experimentis aut in prostate existentibus. On jugera même souvent quelles expériences sont encore nécessaires pour remplir le vide ». Chez Descartes, l’approximatif comme le probable sont encore douteux et ne sont pas épistémologiquement acceptables. La proportion en effet, pour l’auteur des Regulae, reste toujours un algorithme de décision et permet de classifier les courbes.

Si le système de Leibniz, comme le fait remarquer M. Serres dans son ouvrage (chap. II, Du progrès, tome I), donne l’impression de demeurer toujours inachevé, ce n’est que parce que la procédure méthodologique consiste en une progression constante, un envisagement des possibilités les plus infimes, bref, en une construction par intégration « de progrès insensibles » comme il l’écrit dans la préface aux Nouveaux essais sur l’entendement humain (page 44, GF, 1990). L’idée d’un assemblage des disciplines réapparaît ici : celle-ci n’est pas arbitraire, mais puise sa légitimité métaphysique dans le principe de continuité dont le modèle des perceptions insensibles, par lequel est exprimée la liaison sérielle des parties au tout, en est le garant.

Cette expression du tout dans la partie se retrouve en outre dans le recours à la notion d’un échantillonnage mathématique (Lettre à Galloys, Die philosophischen schriften VII, page 22) : tout le projet leibnizien de la caractéristique, toute son idéalité, se pressentent déjà dans le progrès mathématique que sont les opérations du calcul infinitésimal dont il n’est qu’un degré de l’étendue des domaines qu’il reste à couvrir. Or, à cet échantillonnage correspond le principe de l’invariance de l’expression, qui sous-tend de façon ordonnée la pluralité des théories par des rapports constants. Sans ce principe d’invariance, il n’y aurait qu’un pluralisme vide, et l’idée d’une collection ne pourrait être pensée : or pour qu’elle soit pensable, il faut en effet une relation sous-jacente aux différents objets.

Cette étendue, cet élargissement du champs des connaissances, c’est ce que Leibniz appelle l’Encyclopédie et il écrit en ce sens (Préceptes pour avancer les sciences, Die philosophischen schriften VII, page 156) : « On voit donc que ce qui pourrait nous aider le plus, ce serait de joindre nos travaux, de les partager avec avantage et de les régler avec ordre ». Le travail caractéristique s’accompagne en effet d’un vaste ensemble lexicographique ordonnancé qui devrait former en tout la science générale. Ainsi, la détermination des caractères implique réciproquement la définition des notions exprimées selon l’ordre des dictionnaires. Il y a donc toujours un croisement sémantique et syntaxique dans le rapport étroit entre système symbolique et connaissance chez Leibniz.

De ce niveau plutôt global de compréhension axé sur l’interdétermination entre système linguistique et connaissance dans la méthode leibnizienne, il convient désormais de passer à un niveau d’explication plus technique qui prend en compte précisément et thématiquement l’articulation entre sémantique et syntaxe dans l’analyse linguistique proprement dite. M. Serres montre dans son livre Le système de Leibniz (chap. III, les multiplicités monadiques ; deux types d’explication : la langue universelle), qu’il y a deux formes d’analyse développées selon que l’attention porte soit sur les liaisons formelles, soit sur les contenus de signification. A la première correspond la combinatoire ; à la seconde correspond le sens.

Le niveau syntaxique du langage est déterminé par ce que Leibniz, dès son ouvrage De Arte Combinatoria 1666, a appelé combinatoire et développe la catégorie de la relation.

Le raisonnement cartésien repose avant tout sur l’intuition des natures simples ; celle-ci est la condition de toute déduction à partir des principes premiers qu’elle saisit. La justesse de tout raisonnement est ainsi assurée par ce mode primordial de connaissance dont l’évidence et la certitude écrit Descartes ne sont pas requises pour les seules énonciations, mais aussi pour n’importe quel raisonnement (Règles pour la direction de l’esprit, III page 15, Vrin). Sans intuition des éléments premiers, il n’y a pas de raisonnement qui tienne.

Or, c’est cet intuitionnisme qui est rejeté hors de la sphère du raisonnement leibnizien. Le recours à l’évidence intuitive est en effet un obstacle car la connaissance se fait par degré : il y a des degrés de probabilité qu’il faut intégrer dans le cours du raisonnement (Gerhardt, Die philosophischen schriften VII, page 82, De la sagesse). Aussi, le simple enveloppe toujours du complexe pour Leibniz, et de ce fait n’est jamais distinct puisqu’il y a toujours principe de continuité. Ainsi, le clair résulte d’un assemblage de parties confuses, comme les perceptions insensibles « que nous ne saurions distinguer dans la foule » qui compose le mugissement des flots dont nous sommes affectés au bord de la mer (Nouveaux essais sur l’entendement humain, préface pages 41-42, GF, 1990).

Le raisonnement chez Leibniz ne procède pas par distinction d’idées mais au contraire par la mise à jour et le maintien des liaisons formelles par lesquelles est exprimé le continu. Le raisonnement est essentiellement, par conséquent, une logique formelle d’ordre syllogistique, dont le calcul algébrique, l’analyse des infinitésimales sont spécifiques (Nouveaux essais sur l’entendement humain, IV, XVII, 4).

La conception de l’ordre s’en trouve alors changée. A la différence de Leibniz, il n’y a pas chez Descartes d’axiomatisation formelle par laquelle une démarche opératoire est formellement fixée et permet un contrôle, étape par étape de la démonstration. L’ordre cartésien s’impose comme méthode de façon à priori mais l’application des procédures reste implicite pour Leibniz. La véritable méthode est un catalogue de procédures fixes, invariables, destiné à une variété d’excursions et de découverte : le fil d’Ariane formel. Il ressort ainsi de cette procédure algorithmique, un aspect proprement didactique : la caractéristique est de ce fait « une écriture instructive » qui ne nécessite pas de connaissances antérieures .

Par conséquent, la combinatoire leibnizienne se définit comme un système de combinaisons symboliques dont les relations réciproques entre signes en garantissent la structure formelle. Le cas d’un système symbolique universel nécessite une décomposition de la pensée en ses éléments constitutifs, c’est à dire une analyse. Chaque concept est alors réduit à un catalogue d’idées simples exprimé par une combinaison de signes en série ; chaque proposition est remplacée par le symbole des relations entre signes . Il est possible désormais d’effectuer un calcul par distribution ou application d’ordres ou de séries en tablatures, par lequel est exprimé tout raisonnement dont les propositions sont soit démontrées soit inventées. Cette conception en tablature est directement inspirée des tables de Pythagore et notamment du triangle de Pascal, de l’arithmétique. Leibniz a en effet le projet « d’appliquer l’ordre lexicographique sur l’ordre des entiers naturels », c’est à dire de « transformer un dictionnaire en table de multiplication, étant entendu que la combinaison des concepts est une multiplication des nombres premiers » (M. Serres, Système de Leibniz, chap. I, I - Le schéma carré en général : des séries aux tables, page 400, note 2, tome 2).

Cet aspect d’inventivité qui consiste à relier formellement des termes non définis à partir d’un donné (ex datis), demande  la création constante de symboles, car chaque nouvelle proposition inventée et répertoriée en dictionnaire, exige la détermination de l’expression signalétique qui rend compte de la relation - la proposition étant réduite aux symboles des relations entre signes. Il y a donc toujours un rapport de causalité réciproque entre le champs calculatoire et le système de description symbolique, un déploiement formaliste du modèle calculatoire à travers l’extension du système linguistique de la caractéristique, un idéal d’exhaustivité descriptive.

Cependant, il est important de comprendre que ce niveau syntaxique du langage se conçoit toujours en rapport avec un niveau sémantique qui prend en considération non plus la forme mais le sens des systèmes linguistiques. Si tout mode opératoire, si toute forme logique de démonstration est corrélative au déploiement de la caractéristique, celle-ci reste toujours interdépendante de considérations plus profondes de significations. Il n’y a donc pas de séparation stricte ou d’incohérence dans le système leibnizien quand bien même sa structuration par nivellement d’analyses en donnerait l’apparence. Il y a bien au contraire la recherche « d’une complétude », même si celle-ci reste idéale.

La question sémantique des contenus significatifs se pose à l’intérieur du problème métaphysique de la pluralité du réel, c’est à dire de la variété des choses. Il est clair pour Leibniz que la performance d’une caractéristique repose sur la limitation du stock de ses éléments symboliques et de ses formules. Il faut saisir la spécificité de la pensée leibnizienne : comme il l’écrit dans la Lettre à Galloys (Die philosophischen schriften VII, page 26), il ne s’agit pas d’exprimer la variété infinie des choses mais bien leur ordre et leur connexion.

Ainsi, l’importance de la relation formelle se retrouve ici en correspondance avec la question sémantique de la vérité en tant qu’adéquation du réel : pour Leibniz selon Couturat, « La vérité consiste dans la connexion des signes en tant qu’elle répond à la connexion réelle et nécessaire des objets ou des idées, laquelle ne dépend pas de nous » (La logique de Leibniz, la Caractéristique). La caractéristique en effet, est un système symbolique qui n’exprime pas les idées mais bien le raisonnement qui est l’expression d’une relation formelle  (contrairement au système cartésien dont le symbolisme tient lieu distinctement de grandeurs). Puisque le signe se détermine par son intégration dans le système logique qui, bien que n’étant pas identique, correspond toutefois à la structure du réel - en tant qu’il n’est justement pas l’expression d’une idée distincte - la liaison entre le signe et les choses n’est donc pas arbitraire ou de l’ordre de la convention (M. Serres, Le système de Leibniz, citation du Dialogus, chap. III, page 537).

Or, cette variété des choses, à laquelle correspond la pluralité des formes linguistiques, ne doit pas être pensée comme un obstacle gnoséologique pour Leibniz : il n’y a pas de scepticisme face à ce foisonnement infini, mais le désir d’épuiser la forme plurielle de la réalité à travers la pluralité des analyses, principalement linguistiques. Il faut au contraire dans ce sens opérer un renversement : comme le montre M. Serres (Système de Leibniz, chap. III, note 2, page 537), c’est à travers le mouvement de passage de formes linguistiques à d’autres que se saisissent les éléments invariants, «  les stabilités expressives du réel ». Ainsi, le principe métaphysique d’invariance est réintroduit au niveau sémantique de la conception et se définit comme l’expression d’une pluralité de formes significatives à partir d’éléments permanents qui constituent l’ordre et la complexion des choses : mais cet ordre et cet agencement réciproque ne peuvent être appréhendés que par une accumulation d’observations linguistiques et signalétiques variées, comme en atteste l’œuvre des Nouveaux essais (III, II, 1 page 222), dans laquelle Leibniz exhorte à la découverte de l’harmonie.

Il y a donc, par une exigence métaphysique fondée, un envisagement de toutes les possibilités que peut offrir la richesse des formes linguistiques dont la caractéristique ne doit être qu’une cristallisation. Nombres arithmétiques, hiéroglyphes, caractères chinois, signes acoustiques ou sonores, autant de références significatives que l’œuvre mobilise constamment, en même tant qu’un travail lexicographique incessant dont, il faut le rappeler, l’extension du symbolisme universel ne peut pas être indépendante. 

Toutes ces considérations contribuent à rendre étroite et nécessaire l’articulation entre une syntaxe et une sémantique : la structure logique du système ne peut être comprise sans une référence aux contenus de signification à leurs fondements métaphysiques et vice-versa.

A ces considérations sur le sens, peut s’ajouter semble-t-il une toute dernière : Leibniz a toujours en effet pris soin de rendre sa caractéristique plus sensible, au sens perceptif du terme. Si pour Descartes toute pensée discursive doit se séparer de la représentation figurée au profit d’une écriture symbolique (alphabétique), qui soulage la mémoire et l’imagination, Leibniz quant à lui préconise un retour aux formes géométriques (le carré géométrique par exemple), pour tout raisonnement. Il faut faire de la caractéristique un système symbolique palpable : d’où le projet de créer une signalétique dont les figures soient signifiantes par elles-mêmes, visibles, liées à un art du dessin. Ainsi, le système linguistique repose sur les ressources de l’imagination, de la mémoire, dont Leibniz souligne les avantages sur l’écriture chinoise par exemple. Parce que d’une part ce système étant lié aux figures, aux lignes géométriques, l’imagination peut ainsi se déployer en reconstruisant ses significations ; parce qu’enfin étant lié à l’ordre et à la connexion des choses, il contient en lui-même un procédé mnémotechnique propre.

Si la caractéristique n’a pas eu véritablement d’aboutissement, on ne peut cependant pas considérer que l’entreprise leibnizienne soit en règle absolue un échec. Il y a toujours chez l’auteur à la fois l’idéal d’une axiomatique formelle ainsi que celle d’une caractéristique exhaustive. Cet aspect de perfectionnement constant, ou de progrès absolu, se comprend à travers la relation entre la caractéristique et la science générale : chacune exige le parachèvement de l’autre et de ce fait évolue mutuellement.

En outre, si le formalisme moderne, notamment avec Frege, se définit par rejet de contenus significatifs, la caractéristique, elle, est intimement liée à l’idée d’une naturalité. Alors que l’ordre se définit chez les modernes par la complétude et la consistance de théories différentes, l’ordre chez Leibniz est avant tout l’ordre du réel, c’est à dire qu’il y a toujours une correspondance entre le système symbolique et sa signification par rapport à la réalité.

Par conséquent, le système leibnizien reste en construction permanente : il y a toujours une part du réel qui échappe à l’expression du système symbolique.

 

 

 

 

 

Bibliographie :

 

G. W. Leibniz, Nouveaux essais sur l’entendement humain, GF.

R. Descartes, Discours de la méthode, GF ; Principes de la philosophie, Vrin ; Règles pour la direction l’esprit, Vrin.

M. Serres, Le système de Leibniz, PUF.

Gerhardt, Die philosophischen schriften. 

L. Couturat, La logique de Leibniz.   

 

 

Marignane, le 27 mars 2001                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Olivier Gamblin, philosophe, s’occupe aujourd’hui de sa petite Jeanne, en attendant son petit frère.

E-Mail : écrire à la rédaction qui transmettra : qmd@free.fr

 

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